David Lynch, la plus belle escroquerie du rock’n’roll
Dans mon métier, il y a une grosse part de manutention et de rangement. Je réinstallais donc sur les étagères un gros tas de coffrets et de disques de format inhabituel quand je suis retombé sur Blue Bob, le disque de rock de David Lynch. C’était en 2002 et j’écrivais que c’était du rock « haché, hoquetant, brutal, traversé d’effets sonores inquiétants, soutenu par une batterie cinglante ». Il devait être « l’attraction la plus singulière du festival des Inrockuptibles », le lundi 11 novembre.
Ah, tout le monde avait beaucoup espéré. Beaucoup de fébrilité pour les invitations, buzz énorme. Je me souviens que beaucoup de confrères m’avaient posé des questions, demandé des pronostics, puisque j’avais été parmi les quelques-uns à obtenir une interview. On lui avait offert une guitare électrique et il avait découvert le sustain et, puisqu’il avait un studio, il avait fait de la musique avec John Neff, qui était son ingénieur du son. Quand je l’avais rencontré, il avait prévenu qu’il ne chanterait pas (« Je ne suis pas chanteur. C’est une chose que vous ne me verrez jamais faire, je suis très embarrassé. John est chanteur. Je lui donne les paroles, il chante. »), il n’avait rien caché de ses doutes quant à ses capacités sur scène (« Je ne suis pas un homme de scène. John a souvent été sur scène, comme les quatre autres musiciens qui seront avec nous. Mais ce sera la première fois pour moi. Je n’ai aucune idée d’à quoi cela ressemblera mais je suppose que notre expérience doit en passer par là. »), il avait insisté sur l’impossibilité de se lever et d’apparaître en pleine lumière. Mais quel buzz, mon Dieu, quel buzz. La musique sonnait tellement comme une sorte de hard indus, comme une BO de film plus noir encore que du Lynch…
Je ne crois pas avoir jamais connu un tel saisissement glacé que ce soir-là à l’Olympia. Dès la première minute de la première chanson, tout s’est dégonflé. Lynch assis à jardin, avec sur les genoux sa guitare spéciale (« Je l’appelle The Blackbird, j’en ai dessiné la caisse et c’est Fernandes qui l’a fabriquée. Je me suis inspiré des guitares les plus cool, celles de Bo Diddley, et surtout sa guitare carrée. »). Il lançait des notes un peu timidement et le sustain faisait le reste. Le John Neff et les autres musiciens travaillaient consciencieusement à détruire le disque : gros jeu carré, orthodoxie rock étroite, voix fiérote de garagiste chanteur… J’ai eu l’impression que pendant quarante minutes tout le monde dans l’Olympia regardait ses chaussures en attendant que ça finisse. Lynch avait beau avoir conçu lui-même un packaging très singulier pour son CD, le concert était affreux. Et même pire : rien du tout. Un groupe de quadragénaires qui jouaient une musique d’adolescents qui ne veulent juste s’amuser le week-end en refaisant les disques de Lynyrd Skynyrd.
Je ne me souviens plus de qui a signé la chronique du concert dans les Inrocks, mais on a tous beaucoup admiré l’exercice rhétorique qui consistait à laisser comprendre que le concert le plus promotionné du festival avait été le plus miteux, et que le journal s’était fait enfler (ils avaient payé pour les répétitions, des frais d’hôtel colossaux, toute une infrastructure de star…). Mais plus personne n’a reparlé de David Lynch guitariste.
Donc, je réécoute le disque ce matin, et je dois avouer qu’il tient plutôt bien, cinq ans plus tard. Ce qui sauve quand même un peu de morale dans la plus belle escroquerie du rock’n’roll.

