mercredi 10 octobre 2007

Sophie Térol, glace et feu

Que sait-on faire des fantaisistes en France ? Peut-on admettre qu’une chanteuse soit avec autant de pertinence drôle et dramatique, bouffonne et romantique ? Je ne cache pas, depuis quelques années, mon enthousiasme pour Sophie Térol, dont je n’ai pas l’impression qu’elle conquiert facilement une place au soleil – plutôt une aura discrète, cantonnée aux parages de la chanson-française-de-qualité-bonsoir.
Puisqu’elle est pour un mois à Kiron en début de soirée, juste avant Karim Kacel, je suis retourné la voir. Quelques nouvelles chansons et toujours l’ampleur de son incroyable grand écart : l’extrême gauloiserie du refrain « Il est aux waters Paulo, il a une fidèle gastro » et ses bouleversantes chansons d’amour (« Mais qu’est-ce donc que l’amour quand on est seul chez soi ? »). Son personnage est toujours aussi unique, entre une sorte de fureur comique qui assume toutes les dingueries (gros numéro sur J’ai un zizi) et la fêlure amoureuse mi-hystérique, mi-fantasmée. C’est une Barbara qui ne croirait plus au bonheur en même temps qu’une Annie Cordy qui ne voudrait pas de Broadway – une peine et un rire à la fois dans une audace d’himalayiste.
Donc, comment un personnage tel que celui-ci peut-il se rendre soluble dans les médias à large spectre, avec sa nuit si sombre et son soleil si radieux ? Il lui faut forcément le temps d’être glace et feu, sans espoir de jamais parvenir à la tiédeur, et tout cela est plus que difficile par les temps qui courent.

mardi 9 octobre 2007

Sarclo, le garçon qui crache sur les tombes

Nouvel album de Sarclo. Toujours furieux, toujours tendre, quelque chose d’un bel humain. Il n’aime pas les riches, ce qui n’est pas un mauvais sentiment. Il parle beaucoup d’amour, ce qui est une saine chose.
Il a fait aussi une chanson (c’est la plus courte, 1’47) qui dit : « A la mort de Pierre Bâche-Lait/Je m’ai fait une poêlée de rognons/En chantant d’un air guilleret/T’es mort. J’ai mis du citron ». Moi, j’aimais bien Pierre Bachelet. Il n’avait pas fait que des bonnes chansons. Et alors ?
Je me suis demandé – connement, mais demandé quand même, puisque une chanson me posait la question – si je préfère Bachelet à Sarclo ou Sarclo à Bachelet. On demanderait Bachelet, Sarclo ou Brassens, je saurais qui ; ou alors Bachelet ou Brassens, ou alors Sarclo ou Brassens. Mais Bachelet ou Sarclo... C’est comme choisir entre steak-frites et côte de porc-frites, pile ou face, Badoit ou San Pellegrino.
Un rebelle et un chanteur de variétés ? Je ne pense pas que Bachelet a fait exprès de toucher le public, que Sarclo fait exprès d’écrire des chansons qui n’atteignent pas le prime time – question de conformation, d’époque, de pas de pot, peu importe après tout ; le plus grand mensonge que l’on puisse proférer dans ce métier est « peu importe que je vende mille disques ou un million ».
Dans l’immédiat, je suis bien content que Sarclo soit toujours vivant. Je le reverrai avec plaisir sur scène, j’ai envie qu’il sorte encore des disques. Je n’aimerais pas que quelqu’un aille cracher sur sa tombe. Je ne suis pas pressé d’écrire sa nécrologie. Au demeurant, je crois que celle que j’ai faite pour Bachelet était vraiment sincère.

lundi 8 octobre 2007

Johnny Hallyday, la séduction de la mesure

Voici donc que Johnny ne crie pas. Nous commençons à recevoir les copies de presse du Cœur d’un homme, son nouvel album qui sortira le 12 novembre et c’est peut-être cela la première surprise : un Johnny Hallyday qui adopte un chant moins expansif, moins exclamatif, moins obsessionnellement viril. Il commence à donner de la voix seulement au cinquième titre, Vous madame, après avoir pourtant traversé quelques titres dans lesquels, en d’autres temps, il aurait mis tous les vumètres dans le rouge.
Et qu’on n’aille pas me dire que c’est parce que le concept de cet album est d’aller vers le blues classique. Mais je me souviens avoir entendu Yvan Cassar s’interroger sur le tout-à-fond-tout-le-temps de Johnny. Sur une bonne partie de cet album, c’est comme si convergeaient les idées de mesure et de sincérité. On voit bien ce qui aurait pu être fait de Que restera-t-il, chanson sans grandes ailes de Didier Golemanas : on connait des albums sur lesquels seront montés de couplet en couplet une grosse escouade de cuivre et un lourd plafond de chœurs tenant les notes fortissimo, des albums sur lesquels Johnny aurait sorti la bonne grosse voix jaillie des tripes, le front en sueur et les poings serrés. Là, tout tient en un bon country-blues à peine beurré de pedal steel guitar.
Evidemment, on retrouve ses majuscules en caractères gras ici ou là, comme dans Ma vie (avec Abraham Laboriel, pour le recours constant au canon de marine) ou Ce que j’ai fait de ma vie (ah ben, en voilà une thématique qu’on la fréquente !). Mais on aurait pu craindre l’attaque des grosses paluches dans sa reprise de Sarbacane de Cabrel – eh non !
On dirait qu’il abandonne ses habitudes au profit d’une orthodoxie : dans T’aimer si mal avec Taj Mahal en guest star, il ne s’amuse pas à essayer de dominer la forme, la bonne pratique, le cliché. (Au passage, ne refusons pas de goûter le texte de Marc Lévy : « Je vais t’haïr si bien/Que je serai fou de toi/Et coulent dans tes veines/Mon opium et ma peine/Je veux sentir ta bouche/Te coller à ma peau ». Je pense que, quand je parlais des questions d’esthétique dans la chanson française avec les étudiants du DESS à Angers, ce texte aurait très bien collé pour le module sur « sens vs abstraction ». Un beau modèle de prolifération de signes sans souci de leur cohérence de détail, quelque chose qui fait penser aux évolutions des textes de Mick Jagger pour les quelques derniers albums des Rolling Stones. Clichés et abstraction, clichés et décollage des réalités tangibles. Enfin, c’est une autre histoire, mais je pourrais continuer jusqu’à demain matin.)
Curieusement, cet album est d’autant plus séduisant qu’il montre un Johnny dépouillé de ses séductions les plus usuelles, mais sans jamais prétendre à une originalité nouvelle. Un coup de génie, peut-être : la révolution par l’ordinaire, le renouvellement par le classicisme, le retournement par le lieu commun… Joli coup.


Et puis une belle chanson, franchement, Chavirer les foules, de Michel Mallory : « Une idée forte sur un bon thème/Qui sonne bien, qui sonne actuel/Un truc qui parle de nos problèmes/De nos amours et de nos peines/En un langage universel/Ça, ça fait chavirer les foules ». Voici qui me rappelle une chanson enregistrée il y a presque quarante ans, Hit parade, pour le film Les Poneyttes, bien oublié depuis : « Dans un fauteuil vous êtes là/Sans problèmes et sans tracas/Moi je dois chercher déjà/La chanson qui sera dans le hit-parade (…) Une chanson qui devra plaire/Au public voilà l’affaire/Qui parlerait de l’amour/Désespéré sans retour ».

vendredi 5 octobre 2007

Michel Fugain peut-il être un devin ?

« C’est comme un artisan qui regarde les travaux qu’on a fait chez vous qui demande : « Et il vous a fait payer combien ? » Conversation mercredi avec Michel Fugain, qui en vient à la condition d’artiste présent depuis quarante ans, à l’expérience de l’aîné qui voit, sous les énormes succès du moment, qui va rester et qui va disparaitre. Un regard qui ne se partage pas, affirme-t-il. « Si on aime le saucisson, on ne va pas derrière voir travailler le charcutier. » Mais en revanche il peut y avoir l’œil de l’artisan et ses sous-entendus quand il regarde le boulot de son collègue…
Je suis curieux de tout cela, évidemment. J’ai bien sûr des intuitions, parfois même des prédictions motivées, mais il y a toujours la part de mystère, d’imprédictibilité irréductible. Ceci dit, je pense qu’il y a toute une part de ce métier qui est transparente, qui est pour une part objectivable. Quand on est backstage ou dans les allées d’un festival avec Jean-Claude Camus ou Olivier Poubelle – qu’on peut prendre pour les symboles de deux générations de producteurs –, on entend forcément tomber des jugements lapidaires qui expliquent pourquoi ils n’ont pas voulu tourner Untel ou pourquoi ils se sont séparés d’Untel. Et il y a forcément, outre leur décision d’entrepreneur, quelque chose qui s’attache au fonctionnement général de notre société. (Par exemple, sans parler de ces deux producteurs-là, je me souviens de ces deux années au cours desquelles l’énorme majorité des gros tourneurs ont bazardé leurs artistes de rap. Mouvement général, avant le backlash commercial et idéologique.) Tous ces gens-là ont une compétence, des références, un savoir collectif et individuel qui peut sans doute éclairer une bonne partie des évolutions culturelles et commerciales dans le domaine des musiques populaires.
Mais où se trouve la limite ? La part d’imprévisible est-elle la même que la part d’inexplicable ? Autrement dit : peut-on prévoir si Rose aura un gros succès et pas Orly Chap ? peut-on vraiment comprendre, a posteriori, pourquoi Rose et pas Orly Chap ? Evidemment, c’est là toute la question : à partir de quand et jusqu’à quand ne sait-on pas ? Et quand Julien Clerc se découvre en première partie de Gilbert Bécaud à l’Olympia et qu’on voit, toujours Fugain dixit, « un soleil », ne peut-on pas le voir aussi quand passe un des météores de l’époque ?
Comme critique autant que comme cinglé de chanson, je me pose souvent ce genre de question : peut-on voir, deviner, prédire ? Et pourquoi, quand j’avais raison sur Vincent Delerm, me suis-je trompé sur Arielle ? Et à partir de quand sait-on mieux prévoir ? Fugain peut-il être sûr de lui après quarante ans dans la chanson, ou cela fait-il quarante ans qu’il est sûr ?

mercredi 3 octobre 2007

Le nouveau modèle économique : le contre-exemple Radiohead

Le nouveau modèle économique de la musique enregistrée ressemble de plus en plus au bonneteau des rues louches – le « Où qu’est-y ? Où qu’est-y ? » du camelot, le chaland qui ramasse trois biftons sans rien comprendre, le comparse fébrile, la complicité tacite des spectateurs qui regardent le pigeon se faire plumer… On nous raconte beaucoup que l’on va trouver de nouvelles solutions, qu’il faut être inventif, qu’il faut briser les tabous de la vieille industrie et de ses CD.
Là, nouveau choc : Radiohead qui annonce que son prochain album sera téléchargeable à un prix librement fixé par ses acheteurs. Joli coup. Ça repart pour un tour de babil sur le nouveau modèle, sur les nouvelles ambitions, sur les défis formidables que l’époque nous propose. « Où qu’est-y ? Où qu’est-y ? », encore une fois.
Il reste que les « coups » de la nouvelle économie du disque, que les prémices ce nouveau modèle économique ont quelque chose en commun : l’album de Cerrone couplé avec les téléphones Samsung (premier « disque d’or digital »), Prince qui sacrifie les ventes en magasins en Grande-Bretagne pour mettre son CD dans un journal, Madonna qui réserve son single à un opérateur de téléphone, Paul McCartney qui sort son album dans les cafés Starbucks, Manu Chao qui vend Sibérie m’était contéee dans les kiosques à journaux… Tout cela ne concerne que des artistes qui ont explosé au temps du vieux modèle économique, qui ont imposé nom, image et back catalog à l’époque du CD vendu à la tonne.
Et c’est peut-être ça qui rend toutes ces démonstrations peu convaincantes : sans les millions de CD vendus d’OK Computer, Radiohead aurait-il cette puissance aujourd’hui ? sans trente ans de commerce du vinyle et du CD, Cerrone pourrait-il contourner les règles auxquelles il s’est si longtemps soumis ?
(Je me souviens des singles de Radiohead à l’époque de Kid A, sortis tous en trois ou quatre versions avec des bonus et des remixes différents, et des pochettes avec variantes selon les pays, pour tondre le fan « complétiste ». Ça, c’était la belle époque du racket par le CD. Mais maintenant, Yorke parle d’un nouveau rapport avec le public. C’est gentil.)
On revient à la polémique David Bowie d’il y a quelques années, lorsqu’il parlait de la mort du droit d’auteur : cette posture militante est-elle tenable lorsqu’il s’agit de construire une carrière, d’investir sur un pari esthétique ? Prétendre que le droit d’auteur n’a plus de sens, n’est-ce pas précisément le propos d’un artiste qui a construit sa prospérité et sa liberté artistique sur des lustres de droits d’auteur méticuleusement perçus ?
Le nouveau modèle économique tel que dessiné là convaincrait s’il parvenait à fonctionner sans s’appuyer sur l’univers ancien. Mais là, on ne voit toujours rien venir qui puisse refabriquer de la richesse. Cette bonne vieille richesse qui a installé le panthéon que l’on révère, toutes générations confondues.

mardi 2 octobre 2007

Etienne Daho, jamais aussi bien

Les critiques sérieux doivent s’abstenir d’employer les adverbes jamais et toujours. Donc n’hésitons pas : jamais un disque d’Etienne Daho n’a été aussi beau que L’Invitation, qui sortira début novembre. Jamais sa voix n’a été aussi proche, jamais il n’a été aussi fièrement en apesanteur entre dépression et félicité, jamais il n’a été autant en harmonie avec l’orchestration de ses chansons (David Sinclair Whitaker lui-même). On en reparlera, évidemment.
Et puis il y a avec l’album un petit disque de cinq reprises en anglais : Little Bit of Rain de Fred Neil, I Can’t Escape From You d’Hank Williams, Cirrus Minor de Pink Floyd, My Girl Has Gone de Smokey Robinson, Glad to be Unhappy de Rodgers et Hart. Merveilleux accent français, choix superbe, références lettrées et étourdissantes (il faut comparer son Little Bit of Rain valeureux et sensuel, avec celui de Karen Dalton, déchiré et agonisant, deux états de l’âme si opposés et révélateurs…), arrangements à des sommets de richesse. Dans l’exercice de la reprise frenchy, je crois que je n’ai jamais (encore jamais !) été séduit à ce point par la cohérence et le goût d’un regard sur le bagage anglo-saxon : de Broadway au prog-rock, du folk urbain à l’apogée de la soul… Nous ne sommes pas encore à Johnny Cash chantant tout ce qu’il aime dans les albums American (Daho a au moins trente ans devant lui, avec son ventre plat et sa vie saine), mais il y a une sorte de souveraineté dans l’approche qui me touche beaucoup. Il semble chanter ce répertoire comme Brassens chante Mireille et Jean Nohain ou Charles Trenet, avec plus de connivence que d’engagement, plus de mémoire de soi-même que de révérence aux grands modèles, et sans rien céder nulle part à la tentation de l’imitation.

lundi 1 octobre 2007

Denis Cuniot, le klezmer en solitaire

C’est fort agréable de revenir de temps à autre au disque Confidentiel Klezmer de Denis Cuniot. Depuis sa parution il y a quelques mois, je le reprends régulièrement pour ses mystères autant que pour ses qualités familières – l’oxymoron, d’abord, de jouer de la musique klezmer en solo au piano ; l’évidence, ensuite, d’une telle proposition.
Dans le son, il y a les médiums métalliques qui font penser à la manière dont Keith Jarrett manie aussi les ostinatos. Et il y a ces aigus grenus et envoutés, parents des Orients du qanun ou du santour. Et surtout une incroyable grammaire rythmique qui avoue tout, qui assume et revendique une identité musicale d’une virtuosité magnifique autant que d’une insondable mélancolie.
On imagine que peut-être jadis et là-bas cette musique a été jouée par un pianiste solitaire. Mais était-ce un pianiste équipé de ce matériel harmonique, de cette vision de l’espace, de cette richesse dans les approches mélodiques ? Etait-ce un pianiste qui jouait tout ensemble la musique et le désir de musique ?
Autrement dit, la musique traditionnelle, la musique des musiciens routiniers, la musique des premiers jours du monde, est-elle trahie ou magnifiée par notre idée de l’interprète créateur, du musicien libre d’aller au-delà de sa culture (ou de sa partition, ce qui est en l’occurrence la même démarche) ?
Ce que j’aime chez Denis Cuniot en solitaire, c’est justement l’exploration personnelle d’une tradition, d’un corpus collectif, d’une humeur historique. Et que cette exploration personnelle est magnifiquement respectueuse du klezmer ancien. On peut même imaginer qu’il y prend le geste originel des klezmorim sans l’urgence de la danse, de la pièce dans le chapeau, des frottements humains qui faisaient jouer russe, ukrainien ou parisien en Yiddishland. Une sorte de klezmer sans l’histoire, et dans la paix, et dans la richesse culturelle de notre siècle – celui qui en sait le plus long sur la musique.

vendredi 28 septembre 2007

Lionel Florence et Jacques Prévert (une bonne histoire)

Maintenant, il y a prescription. J’ai tenu ma langue pendant sept ans. Je peux donc raconter une des mes aventures préférées dans la chanson française. En 2000, sort l’album Châtelet-Les Halles de Florent Pagny. Je n’ai pas grand-chose à en dire, en fait : plus de poitrail que de cœur, plus de front que de cervelle, mais des variétés solides comme on en écoute sur le Périphérique ou en attendant son sec-beurre au comptoir. Et même plutôt du charme, pour tout dire, ce truc singulier de Pagny qui cogne dans le sternum et donne envie d’acheter un pantalon de treillis.
Donc, il y a sur ce disque une chanson assez forte, Un mot de Prévert. Ça dit :
« Sur tous les fronts
Sur tous les murs
Je ne graverai qu'un seul mot
Sur chaque pierre
Dans chaque fissure
Sur tous les toits
De tous les monts
Moi je me ferais toujours l'écho
De la seule voix
En laquelle je crois
Je saurai partout l'écrire
En braille et en vers
Si j'avais à retenir
Un mot de Prévert ».
Ça vous rappelle quelque chose ? A moi aussi. J’ai appelé l’attachée de presse qui a fait le lien avec le chef de produit, qui lui-même a fait le lien avec Lionel Florence (le parolier) ou Florent Pagny lui-même, je ne me souviens plus. Quelques jours plus tard, réponse : la chanson Un mot de Prévert fait référence au poème Liberté, comme j’en avais le pressentiment. Oui, oui, tout le monde le connaît :
« Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom »

Evidemment, « Je saurai partout l’écrire » ou « Je ne graverai qu’un seul mot », c’est une allusion à cette première strophe qu’on a tous apprise à l’école. On en est bien sûr ?, ai-je demandé. Oui, oui, « J’écris ton nom, liberté », absolument.
Eh bien ce n’est pas un poème de Jacques Prévert. C’est un poème de Paul Eluard. Sacré Lionel Florence.

jeudi 27 septembre 2007

Les Parisiennes, l’effet gueulé

Il y a une époque où les filles ont gueulé. Pas le cri libérateur qui, de Björk à Ina Ich, fait le rock le plus signifiant et le plus franc qui soit. Mais cette manière de chanter très fort dans le micro pendant que l’ingénieur du son baisse le volume. Ces voix très ouvertes, très tendues, portées dans le masque et offertes en bouquet s’entendent dans beaucoup de génériques de films et de feuilletons et ont donné quelques joyaux de singles (personnellement, je révère De quoi sont faits les garçons des Gam’s).
Voici que sort l’intégrale des Parisiennes (chez Frémeaux & Associés, toujours indispensable à l’érudit), le quatuor de filles piloté par Claude Bolling de 1964 à 1969. Soixante et onze plages en trois CD, la plupart du temps avec des paroles de Frank Gérald, qui sont un des meilleurs portrait des années 60 – les fantasmes de beauté des filles, d’insolence, de consommation, de liberté sexuelle… Ce n’est pas forcément le plus fantaisiste de leur répertoire (C’est le tango qui a perdu ta mère) qui est le plus passionnant : leur charme fonctionne le mieux avec leur candeur up to date un peu vaniteuse. Un son de voix particulièrement singulier, d’une puissance unique, qui sonne comme un optimisme existentiel.

mercredi 26 septembre 2007

Jean-Louis Murat, imprécateur derechef (sur la gratuité)

J’évoquais l’autre jour une entrevue délicieuse d’acidité avec Jean-Louis Murat. J’y reviens parce qu’il avait évoqué un problème qui me trotte dans la tête depuis un moment, et sur lequel je suis convaincu qu’il a un bon flair.
Donc, Murat m’annonce qu’il ne va plus tourner pendant quelques années au moins. Pourquoi, lui demandé-je en journaliste consciencieux ?
« J’anticipe. J’ai d’assez bonnes intuitions en général et je sens que l’offre dépasse la demande et qu’on va à la catastrophe. J’ai fait une quinzaine de festivals cet été, la moitié étaient gratuits. On ne peut pas continuer à jouer, par exemple, à Rouen devant 10000 personnes et revenir trois mois plus tard avec la place à 20 € leur faire ses petites chansons. »
Il évoque aussi la réponse différente de ce public-là, ce qui est en soi un excellent problème à se poser quand on est tourneur ou responsable culturel. Mais le principal reste cette échelle des valeurs sans hiérarchie lisible. Je suis convaincu, par exemple, que le disque classique a commencé à mourir (en tant qu’industrie) quand on a commencé à pouvoir acheter neuf symphonies de Beethoven avec la Philharmonie de Berlin dirigée par Karajan pour le prix de deux pauvres symphonies dirigées par un gandin de trente ans avec un orchestre provincial. De même, quand on offre un gros plateau gratuit, on dévalorise forcément l’offre habituelle, à moins que l’événement soit totalement hors normes – Polnareff à la Tour Eiffel, la Messe de minuit, le défilé de Goude en 1989, la vie donnée à des lieux singuliers au festival Bancs publics en Franche-Comté… Mais instaurer une gratuité régulière (donc un droit acquis, puisque nous sommes en France), c’est forcément réduire la valeur implicite du spectacle.
Que cela conduise à une catastrophe, je n’en suis pas convaincu. Murat exagère sans doute. Mais je n’aurais pas cru non plus à une diminution de moitié du marché du disque…

mardi 25 septembre 2007

Les belles évidences d’Alexandra Roos

Vu hier soir Alexandra Roos à un de ses showcases de lancement d’album. Je me souvenais vaguement d’elle, il y a peut-être huit ou dix ans, quand l’une ou l’autre major avait essayé paresseusement de lui faire un nom. La revoici, donc, chez Naïve et avec autour d’elle des intentions plus claires, il me semble.
Sur scène, elle a quelque chose d’assez troublant, comme une Chrissie Hynde qui n’en voudrait à personne, comme une petite sœur de Paul Personne qui n’aurait pas envie de s’installer dans une carte postale, comme une Wynonna Judd qui aurait lu le Lagarde et Michard. Assad Debs, de Corida, avec qui je papote au fond de la salle, me souffle Sheryl Crow : il y a de ça, évidemment, dans l’évidence que la robe noire pas trop longue et les escarpins améliorent la musique, dans le naturel de la séduction qu’elle porte sans chercher à la faire taire.
Curieusement, d’ailleurs, ce n’est pas forcément dans les couleurs du disque qu’elle est la plus convaincante sur scène : quand son groupe ouvre bien les guitares et sonne comme le Crazy Horse de Neil Young, elle prend une belle ampleur, elle élargit vraiment son histoire. Pour le reste, elle a quelque chose de très cinématographique avec sa belle guitare et ses slows qui prennent toujours l’amour du côté perte. Ses chansons pleurent diablement bien et elle les détaille avec une fierté toute droite, sans appuyer sur le pathos, sans ployer sous la déploration. J’ai assez hâte qu’elle grandisse, qu’elle chante plus, qu’elle fasse rouler un peu plus de plaisir sur son angoisse de scène. Mais la rencontre est déjà belle.

lundi 24 septembre 2007

Herbie Hancock et Leonard Cohen chez Joni Mitchell, ou la question de la beauté réitérée

Peut-être n’y a-t-il pas d’aventure musicale qui, en ce moment, ait le lustre de River, the Joni Letters d’Herbie Hancock. Un disque Verve, le pianiste à tout jamais « de Miles », les chansons de Joni Mitchell.
Belle étude de cas à écrire, Joni Mitchell. N’a jamais vraiment beaucoup vendu en France, n’a jamais exercé d’influence identifiable, mais elle compte parmi les personnalités les plus respectées parmi les fous de musique en exercice dans notre pays. Quelque part entre Randy Newman (les Américains sont fous, ils sont capables de bon goût) et Frank Zappa (quelle science, quels sarcasmes !), elle nous fait rêver un peu comme Bernard Malamud ou Nicholson Baker (selon la génération) ont fait rêver les littéraires : quelques-uns des attributs du génie – à commencer par la classe – mais trop de lignes obliques pour enfoncer le mur des conformismes.
Donc, Hancock chez Joni Mitchell, c’est forcément une histoire très élégante, comme les illustrations du New Yorker sur les boîtes d’allumettes que l’on trouvait il y a quelques années au bar des hôtels Méridien. Evidemment, pas grand monde n’a refusé l’invitation, je suppose. Il y a Norah Jones, Tina Turner, Corinne Bailey Rae, Luciana Souza, Joni Mitchell elle-même dans des pièces aux tailles élargies, dans des aventures diablement seyantes aux mélodies originales. Herbie Hancock sait tout bien faire, étaler des harmonies soyeuses et riches, faire moirer le clavier sous des voix subliment attentives à l’échange…
Non, vraiment, je ne pourrais dire de mal de cet album. Je ne pourrais en dire du mal, sinon qu’il est prévisible, convenu, attendu. Mais attendu à la manière des Fra Angelico à Florence ou des Poussin au Louvre – la beauté réitérée, un beau sujet de dissertation. D’ailleurs, peut-on attendre aujourd’hui que Wayne Shorter sorte une note neuve de son saxo, n’importe où sur ce disque où il s’étale beaucoup ?
Bref, j’étais tranquillement là, dans les familiers couloirs d’un musée nouveau (vous voyez bien de quel sentiment je parle…), quand soudain a surgi une sorte de mégalithe roman, un Fernand Léger inédit, un Koloman Moser sans la patine… The Jungle Line avec seulement le piano d’Herbie Hancock et la voix de Leonard Cohen, comme l’exact contraire des splendeurs blasées qui précédaient. Une nudité sophistiquée, une pureté de ligne qui tient à l’expérience diabolique de tous les auteurs de cette splendeur, le sentiment que, pour en arriver à cette crudité de la beauté, il faut quelques dizaines d’années de musique à son plus haut niveau. A la fois un chef d’œuvre et une épiphanie, la marque personnelle de trois créateurs et une synthèse possible d’un certain état de la civilisation, un prodige inexplicable et la marque absolue du savoir-faire. Une figure impossible et rassurante.