vendredi 31 août 2007

Ghost track, ringardisme et Moriarty

En 1988, j’ai acheté en CD l’album Short, Sharp, Shocked de Michelle Shocked. Bel album troublant. En pleine période Tracy Chapman, j’aimais forcément cette artiste aux belles guitares acoustiques et à la voix chargée de réel (c’est l’album d’Anchorage, « But you know you’re in the largest state in the Union/When you’re anchored down in Anchorage »). Donc j’écoute dix chansons et soudain une guitare électrique à fond et un putain de machin rock à fond. Sur la pochette, seulement dix titres ; le lecteur de CD affiche 11. Alors je pars à la Fnac. Je n’étais pas le premier. Le vendeur me dit tranquillement que c’est normal. Il y a bien onze chansons.
Maintenant, on sait que la chanson s’appelle Fog Town. Mais, à l’époque, c’était mon premier ghost track. J’ai retrouvé une vieille liste de ghost tracks, qui cite un album de Chris Whitley, le deuxième album de Cracker, Geraldine Fibbers, un Jad Wio… Parce que, dans les années 90, on en a vu partout. Et même des bizarreries, comme un titre que l’on atteignait en faisant défiler à rebours à partir de la piste 1, des pistes vides qui faisaient tourner les chiffres sur l’écran du lecteur jusqu’à 99, des plages de vingt minutes de silence et soudain un énorme accord de gratte qui réveille la maison…
Et puis c’est devenu juste chiant. Trop de gags bidon, de trucs puérils, de blagues ratées. C’est devenu raisonnable, explicable. Laurent Voulzy met sa version de Duel au soleil d’Etienne Daho en ghost track sur La Septième Vague parce qu’il enregistre et mixe tellement tard que la pochette est déjà finie et qu’il n’est plus temps d’ajouter un titre au tracklisting.
Mais il y a de la résistance. Bizarrement, c’est dans le rock plus ou moins indé, dans l’électro, dans le folk basse tension, que l’on en entend toujours. Ainsi sur le disque de Moriarty qui sort à cette rentrée et que j’ai écouté aujourd’hui. De belles choses, assurément, de belles textures sonores. Mais qu’est-ce que vient faire ce machin à la fin du dernier titre, comme une chute de bande mal collée à la fin du disque (tout le monde n’est pas les Beatles découvrant Her Majesty en codicille d’Abbey Road). Une impression un peu gênante, finalement, comme si le ringardisme s’invitait dans un beau moment de musique. Peut-être le ringardisme ne se niche-t-il plus que là, d’ailleurs, dans la manière d’offrir la musique…

jeudi 30 août 2007

Manu Chao, la marge et le travers

Comme tout le monde, j’aime Manu Chao. Hier, le concert surprise à la Boule Noire (d’ailleurs, on aurait pu deviner que ce serait là, en bas de chez lui) était évidemment énorme. Un grand chaudron bien nourrissant de son jambalaya de musiques à bouger.
Il reste que nous sommes forcément frustrés, mes camarades et moi. Il sera à peine resté à Paris, n’a pas parlé à la presse, parlera on ne sait quand, ou peut-être pas, ou plus tard… Cette absence-là est-elle inscrite dans sa musique ? Sa liberté doit-elle nécessairement prendre ces couleurs de départ ? Au-delà de notre frustration à nous, journalistes, je ne sais pas s’il n’y a pas aussi une ambiguïté foncière dans ce rapport à l’apparat du business, à ses habitudes de promo, à ses pratiques codifiées.
Le mouvement chez Manu Chao est une dialectique de retrait et de surgissement, d’évitement et d’épiphanies. En se faisant explosion, commando, geyser, orage, il ne peut se résoudre à la sage rectitude de son métier. Cela n’en fait pas une autre nature d’artiste pour autant : il reste musicalement très accessible, voire prévisible, même son travail et sa manière sont réellement uniques ; il reste sensible aux mêmes pousse-au-jouir que ses confrères, des acclamations du public à l’extase des critiques ; il reste engagé dans la même course que, disons, Têtes Raides ou Tiken Jah Fakoly (close to the edge mais dans une économie commerciale assez clairement délimitée)… S’il se rapproche du modèle Bob Dylan (disert et secret, très présent et très absent à la fois), Manu Chao ne parvient pas encore à montrer un autre modèle, à retourner le système. Autrement dit, j’ai l’impression qu’en choisissant la marge de ce système, il s’y réintroduit par le travers, ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, ni vraiment complice ni vraiment exilé. Une posture durablement provisoire et passionnante, certes. Mais une posture ambiguë néanmoins.
Je ne lui demande pas une position plus extrême, non. J’aimerais juste quelque chose de plus lisible. Mais je crois aussi que l’époque ne lui donne guère l’occasion de fabriquer son utopie ; ou alors elle n’est plus accessible à la souveraineté du vieux rêve alternatif qu’il continue d’incarner.
Et voilà, c’est ça : je ne sais pas s’il incarne toujours une ferveur vieille d’au moins vingt ans ou s’il dessine un futur des musiques. Un vieux gamin des années 80 ou le prophète des prochaines années 10 ?

mardi 28 août 2007

Pour en finir avec Pascal Sevran

J’ai de l’affection pour Laurent Balandras, tendre garçon et éditeur fervent, grand connaisseur de mille choses de notre métier et vif passionné de la chanson. Hier, je reçois son nouveau livre : Pascal Sevran, le maître chanteur, l’homme à qui la chanson ne doit rien. Qu’on ne s’attende pas à autre chose : c’est un flingage.
Un flingage remarquable, au demeurant. Il a tout lu, tout retrouvé, tout décortiqué (ah, notre précieuse carte jaune de la BN !) et a constitué un dossier à charge qui, curieusement, n’est pas toujours dépourvu de tendresse. La démonstration d’imposture et d’hypocrisie n’en est que plus cinglante. Balandras rappelle l’inculture, la platitude, l’incohérence des productions de Sevran, qu’il soit auteur de chansons, écrivain ou animateur de télévision. C’est un jeu de massacre d’une férocité réjouissante. Pêle-mêle, il rappelle que Sevran a signé un dictionnaire du music-hall, en 1978, sans Gainsbourg, Sheila et Souchon, qu’il est plus perspicace sur la destinée à venir des leaders du Parti Socialiste que sur la carrière des jeunes chanteurs qu’il prétend soutenir, qu’il a écrit une affreuse chanson d’hommage à Sylvie Vartan après l’avoir longtemps trainée dans la boue dans ses écrits…
Et moi qui suis facilement gêné par la mauvaise foi de mes contemporains, je ne trouve finalement pas trop à redire à la méthode, à son systématisme comme à sa malignité. C’est habile, mais sans doute pas trop, puisque le but est clairement d’assommer l’adversaire. Peut-être va-t-il y a avoir un référé, un procès, une condamnation (et puis une diffusion clandestine sur internet, nananère), mais je trouve l’exercice plutôt sain.
Et puis j’ai beaucoup ri. Et puis je sais maintenant qui est l’auteur du calembour de si bon goût qui appelle Rika Zaraï la mûre des lamentations.

lundi 27 août 2007

Shivaree et l’autoportrait par citations

J’ai toujours eu de l’affection pour Shivaree, ou plutôt Ambrosia Parsley, comme je pense la plupart de mes confrères. Une sorte de rockeuse américaine, qui a tant de choses en elle qui sont tellement européennes… A son tour, elle sort un disque de reprises, Tainted Love (sortie en novembre mais il est déjà disponible en import moins cher qu’il sera dans les bacs, sur amazon.fr). A son tour, elle joue à ce jeu de cartographie d’un univers musical : Michael Jackson pour le paradoxe et Good Night Irene pour l’enracinement (comment imaginer qu’elle ne connaisse pas la récente version de Tom Waits ?), un Gary Glitter et un Rick James, un Chuck Berry et un R. Kelly…
C’est réussi, évidemment. Peut-être moins radical que les reprises de Cat Power (Satisfaction sans refrain, encore plus pertinent que la reprise par Devo, on en rit encore), mais certainement plus personnel que le travail de Patti Smith. Et Tori Amos ? Et kd lang ? Et mille et mille albums de reprises en forme d’autoportrait par citations...
C’est justement ça l’histoire : j’ai l’impression qu’on est tellement perdu dans tous ces univers personnels (ça, on l’écrit souvent : « Tartemolle nous entraine dans son univers personnel ») que l’on a besoin de boussole. A force de descendre dans tant de singularités et de psychologies à part, on doit se sentir assez confus pour avoir besoin de repères. Les chansons personnelles d’auteur-compositeur-interprète peuvent séduire mais il n’est pas forcément facile de les situer sur le planisphère. Rien qu’Amy Winehouse, ça fait du boulot : est-ce la famille PJ Harvey, la famille Joss Stone, la famille François Hadji-Lazaro ? Alors, rien de tel qu’une bonne série de reprises. Chez Shivaree, il y a de la pop anglaise mais pas de crooners américains, un peu de torch song mais pas d’emprunt postmoderne à la dance music… On se sent rassuré, en connivence. Ou alors agacé, soudain froid. Finalement, c’est assez risqué. Shivaree, c'est réussi.

vendredi 24 août 2007

Niels Lan Doky : enfin une chanson française convaincante dans le jazz

Je parlais il y a quelques jours du pensum que constituent certains albums de reprises jazz de chansons françaises. Secrètement, je pensais que le prochain disque du genre finirait sur la pile de ce que j’écouterai quand je serai à la retraite. Mais il y avait eu Italian Ballads de Niels Lan Doky, pianiste pour qui j’ai du respect et du goût, ce qui m’a fait écouter French Ballads (qui sort seulement le 10 octobre, mon Dieu !, j’ai du temps avant d’en parler dans le journal). Et c’est un des disques les plus musiciens de la saison. J’ai rarement entendu une telle richesse de lecture de grands gros thèmes de la chanson française, une telle profusion de couleurs dans le camaïeu d’une approche amicale des chansons. Le trio (avec François Moutin à la basse et Jeff Boudreaux à la batterie) est régulièrement prodigieux, pour tout dire. L’entrée de la contrebasse dans L’Hymne à l’amour et puis ces rubatos vertigineux, aussi déchirants que les mains de Piaf allant quêter l’amour devant elle, de part et d’autre du micro ; l’impeccable jazzité de Sous le ciel de Paris, écervelé comme on sait l’être à Broadway ; la contrebasse encore qui pose le thème dans Les Trois Cloches, avant le récit très romantique du trio ; le romanesque de La Bohème, qui a pris avec quelques angles, quelques aspérités, une ivresse délicieuse (les toms, les toms !)… Quelque chose de tout simple, mais d’une efficacité et d’une générosité étourdissantes.

jeudi 23 août 2007

Yelle, peste officielle

La peste est un joli rôle de la chanson française. Il y a les allumeuses, les garces, les ingénues, les dangereuses, les écervelées, toute une gamme de Gréco à Lio, de Bardot à Sabine Paturel. Cette saison, c’est Yelle. Le très réussi Je veux te voir avec l’attaque « Cuisinier avec ton petit sexe entouré de poils roux », d’abord. Gros succès Youtube et late night TV. La fraicheur d’une belle absence de complexe, d’une saine absence de censure – un tout petit frisson de nouveauté : une fille dit le mot « bite ». Puis la remise littérale et totalement inutile d’A cause des garçons, bricolage commercial un peu miteux. Album à la rentrée, donc. On sent déjà que tout le monde va noter Mon meilleur ami, ode au sex toy. S’il n’y avait que ça…
L’impression que ça me fait est celle d’un travail sympathique mais poussif, bien fichu mais dispensable. En gros, elle décline sur dix nouveaux titres le personnage de Je veux te voir, libertine, insolente et fielleuse, affranchie des bonnes mœurs comme du féminisme de Maman. Le ton de Zazie dans Zazie dans le métro dans une bouche de jeune adulte, une époque de mecs qui boivent des bières et regardent du X.
Hélas, cela sonne très vite très prémédité, très gadget. On est loin des colères d’Adrienne Pauly ou des rosseries de Constance Verluca, pour ne parler que du récent. Je crains qu’il n’y ait dans cet album pas grand-chose de plus que des gros mots avec une voix de fille, une couche d’électro habitée avec un petit ton teigneux. Et que cela ne soit, au bout du compte, que presque rien. C’est bêta. Elle aurait sans doute dû élargir le spectre à d’autres postures que celle de la peste. Je me demande si un directeur artistique n’est pas intervenu…
Par surcroit, il faudrait se méfier du non-féminisme, de cette posture qui consiste à dire « je ne suis pas militante, je n’ai pas à me battre, je veux être respectée en tant que personne et non uniquement parce que je suis une femme ». Je persiste à penser que la bonne réponse à une variété et à une télé qui bitchisent les filles n’est pas de parler du slip des garçons (ils vont se contenter de ricaner) mais un discours sérieux et grave. Je crains qu’en plus d’être une gentille peste officielle, Yelle ne soit aussi une complice active du rabaissement général de la femme, ces dernières années dans les cultures populaires.

mercredi 22 août 2007

Björk, le changement comme continuité

Il y a quelques années, alors que je venais de sortir ma biographie de Gréco, j’avais été invité à la Sorbonne pour parler aux étudiants d’un DEA. J’avais choisi d’évoquer trois moments de sa carrière dans leur rapport à la mode, au contexte culturel du moment, aux tendances commerciales et « chic » de l’époque. A la fin, le prof m’avait posé une question assez désarçonnante : pourquoi est-ce Juliette Gréco qui passe à la postérité, qui occupe la place dans les livres d’histoire, qui est perpétuellement présente dans les bacs, alors que Catherine Sauvage, disait-il, était une bien meilleure chanteuse, et s’efface peu à peu de la mémoire, à mesure que ses contemporains disparaissent. Il m’était venu à l’esprit une réponse un peu idiote : parce que Gréco était belle, souriante et élégante, alors que Catherine Sauvage avait toujours l’air d’engueuler son monde et s’habillait de toile de jute. C’était idiot, et d’ailleurs je ne l’avais pas dit. J’avais répété ce que j’avais dit sur la cohérence entre un parcours artistique et un temps historique, mais cette fois-ci du côté du perdant – l’austérité janséniste de ses orchestrations quand Gréco travaillait avec Legrand ou Popp, la noirceur unie du répertoire quand Gréco rejoignait parfois la note heureuse de l’époque…
Même question pour Björk. Pourquoi elle et pas Yoko Ono, Nina Hagen, Lene Lovich ou Kim Gordon ? Pourquoi est-ce elle que l’on met non seulement en long dans les dictionnaires du rock, mais aussi en photo sur le pêle-mêle de la couverture ?
Hier soir à Nîmes, elle était superbe, évidemment. Peut-être plus historique que servant le plaisir au comptant : le public de la fosse s’est brièvement dégourdi les jambes sur Hyperballad, à la fin du set, et c’est un peu tout pour les accros du boumboum. Il y a quelque chose de prémédité dans l’effet qu’elle fait : elle vient annoncer un nouvel âge chaque année, une nouvelle révolution à chaque tournée, comme si le rock ne devait jamais être laissé en repos.
C’est peut-être pour cela que, finalement, « elle et pas… ». Björk pratique la rupture permanente, la subversion par système, le changement comme continuité. C’est cette attitude-là qui peut-être la sauve, et en tout cas lui assure l’entrée de son vivant au Panthéon : comme quelques artistes du siècle (Picasso, notamment, disais-je un jour dans Le Figaro), elle ne se résout pas à simplifier son monde, à aller à la rencontre de ce qu’on lui demande, fut-ce de rejouer sa révolution précédente. Une solitude, finalement. Mais quel règne…

mardi 21 août 2007

Anne Sylvestre, fidèlement, profondément

Une saison avec de l’Anne Sylvestre est une meilleure saison. J’ai reçu l’autre semaine son prochain album et je l’ai prolongé en piochant dans l’iPod sur mes dernières routes bretonnes de vacances. Comparer, chercher les fils, les forces, les axes. Oh, elle a perdu dans les aigus.
Mais pour le reste elle partage avec Brassens cette curieuse maturité instantanée de l’écriture, comme s’il n’y avait pas d’années de formation, pas d’amollissement, pas de rabâchage, pas de périodes. On peut distinguer des temps, bien sûr, mais ils lui sont plutôt extérieurs : l’époque qui exige une parole aux femmes, l’éveil à une conscience de la Terre, les couleurs d’arrangements. Pour le reste, c’est le verbe d’ébéniste, la précision émotionnelle des musiques, l’élégance soignée des images.
Son nouvel album, donc, parle beaucoup d’elle-même, comme toujours, et beaucoup du monde tout autour. Il y a le génial Gay marions-nous, qui illustre bien sa manière : un propos volontiers dru et une totale fantaisie de chaque vers. Et puis Les Rescapés des Fabulettes, chanson autocélébratrice, d’une jolie santé et d’une belle générosité. Et puis Bye bye mélanco, chanson qui ouvre l’album, qui dessine à très légers coups de pinceau très discrets toute l’histoire d’une enfance et d’une jeunesse, une histoire abstraite pour l’auditeur non averti, mais d’une profondeur que l’on devine terrible par la précision des allusions à sa propre histoire que l’on croit saisir. Je sens que vais beaucoup parler de ce disque et de cette dame, ces temps à venir…

lundi 20 août 2007

Voilà que j’ai encore écrit un livre

Voilà que j’ai encore écrit un livre. Enfin, je ne suis pas seul dans l’histoire. En haut de la couverture de Chroniques d’un âge d’or (chez Christian Pirot), il est écrit « Collectif chanson ». Nous sommes dix à avoir écrit onze textes sur quelques-uns des plus énormes noms de la chanson. Ma vanité est quiète : j’ouvre le livre, puisque je parle de l’aîné des modernes, ce Charles Trenet qui m’a tant fait penser à sa mort, à sa face obscure, à ses souffrances curieusement affleurantes sous la mince couche de sourire.
Je suis très heureux d’être avec David McNeil (je parlais l’autre jour de sa plume !) qui raconte si merveilleusement Claude Nougaro, Philippe Delerm à propos d’Alain Souchon et puis deux textes de Marie Chaix. Le premier parle de Barbara, sa patronne pendant quelques années, sur laquelle elle avait beaucoup témoigné déjà. Le second parle d’Anne Sylvestre et surtout de leur secret de sœurs : l’identité de leur père, collaborateur pendant la guerre, et sur lequel Marie Chaix avait écrit un livre dans les années 70 ; et Anne Sylvestre a longtemps souhaité qu’on ne sache pas qu’elles sont sœurs, et donc de qui elle est la fille. Texte très émouvant, qui éclaire encore une trajectoire qui me passionne et que j’ai essayé parfois de retracer sans trop d’indiscrétion. Et ce texte est superbe de délicatesse, de tendresse et de sincérité.
Ça ne veut pas dire que les autres textes en sont dépourvus, bien entendu (il y a même du Gilles Verlant sur Gainsbourg, j’allais dire « comme d’habitude »). Mais j’aime bien ce double plaisir de recevoir un livre auquel j’ai participé, et de lire un livre dont je n’ai déjà lu qu’une petite partie – la mienne.

vendredi 17 août 2007

Bernard Lubat, Barbara et le Galibier

Conversation avec Bernard Lubat l’autre jour. Nous parlons de son festival, des
difficultés dans lesquelles se débat Uzeste Musical face à la gauche foie gras qui lui supprime ses subventions. Incidemment, après qu’il eut parlé des « artistes de vitrine, de commerce », nous en venons à Barbara. Il a travaillé avec elle et il l’a vue il y a quelques nuits à la télévision.
« On a l’impression de retomber dans un autre monde par rapport à ce qu’on voit à la télé. D’un coup, tu es pris, tu vois ce que c’est qu’être artiste. Je la connaissais et je retrouve dans les interviews sa fierté, son humilité. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue et avec tout ce que l’on voit à la télé maintenant, ça vient d’une autre planète. J’ai appelé mon fils qui a quatorze ans pour qu’il la voit ; il m’a dit « c’est quoi ça ? » C’est avec cette mémoire que je me bats. Contre la chanson pâle à musique plate. Barbara, c’est le Tour de France, le Galibier, du relief, des couleurs. Tu es suspendu à la phrase. Elle tombe ? Non elle ne tombe pas. Avec elle, tu es convoqué. Aujourd’hui, tu es gavé. On dirait maintenant que Barbara n’est plus possible. »
Etre convoqué. Plus possible.
J’aimerais bien que, dans ce qu’il dit, on n’entende que la nostalgie, la génération, le temps qui parle. Or il y a peut-être en effet quelque chose d’impossible aujourd’hui, dans l’ampleur du vertige Barbara. Aujourd’hui, on espère ce vertige dont nous parlent nos aînés. Reste-t-il des Galibier?

jeudi 16 août 2007

Jethro Tull et le vice caché du prog rock

Il n’y a pas que la démolition des vieilles gloires qui compte dans la vie. Il reste que j’ai regardé le DVD Live at Montreux de Jethro Tull, qui date de 2003 (ça sort la semaine prochaine), armé de ma nostalgie de classe de Première. J’en arrive à la conclusion que certaines musiques sont plus facilement sur le fil que d’autres, comme le prog rock. Ian Anderson a beau avoir une énergie sidérante et un sens fascinant de la mélodie narrative, tout cela se trouve être aujourd’hui d’une fragilité inquiétante.
Cela ne tient pas seulement au vieillissement du jeu, comme les sur-syncopes, les rubatos, les effets de voix sur Aqualung, sorte de manifeste des Chargeurs Réunis, comme les manières de baladin survolté, qui passent moins bien avec la bedaine d’Ian Anderson (le gilet moiré, le bandeau de pirate noué sur le crâne, on ne dira pas que c’est une dégaine qui donne confiance). Non, il y a un vrai vice de fabrication dans cette musique, dans son lyrisme un peu court, dans son imagination sonore qui n’arrive pas à sortir d’une vision très étroite de l’utilisation des instruments (de ce point de vue, il y a plus d’invention strictement technique en un album de Thomas Fersen que dans toute la discographie de Jethro Tull). D’ailleurs, quand je l’avais interviewé en 2001, Ian Anderson m’avait dit quelque chose d’à la fois révolutionnaire et terriblement étroit :
« J’ai commencé comme guitariste et j’ai essayé de jouer le blues comme Clapton jusqu’à ce que je réalise que je ne serai jamais aussi bon. C’est ce qui m’a fait passer à la flûte. Mais, même avec cet instrument, je me prenais toujours pour Eric Clapton ! Je traite ma flûte comme une guitare : les motifs musicaux, les riffs, les solos, le rôle dans le groupe sont ceux d’une guitare électrique de rock. »
C’est peut-être ça le problème : des amarres larguées pour l’imagination textuelle et même pour le romanesque de la musique, mais le conservatisme du jeu instrumental. D’ailleurs, dans le concert, Ian Anderson annonce avant une chanson l’arrivée de « l’instrument du diable, l’accordéon allemand à touches piano ». Ça ne fait pas beaucoup rire le public mais je dois reconnaître que ça m’amuse bien.

mardi 14 août 2007

Inutilité de Joe Houston

Joe Houston est un saxophoniste malin venu du jazz qui a épousé dans les années 50-60 toutes les modes et les vagues successives qui, entre rhythm’n’blues et rock’n’roll via twist et surf, a enregistré des tralées de disques à danser en faisant plein de bruit avec son biniou. Mal réédité en CD mais loin d’être rare. Franchement amusant.
Et puis il y a un nouveau Joe Houston, boucles d’oreilles, débardeur blanc et chaîne bling-bling, qui a enregistré Te cracher dans la bouche, machin r’n’b contemporain à caractère pornographique. Je ne veux pas faire mon vieux crétin, mais j’aimais mieux la pornographie d’avant. Par exemple, Les Nuits d’une demoiselle créé par Colette Renard sur des paroles de Guy Breton (que chante ces temps-ci Marie Dauphin dans son joli spectacle), même si c’était le dessus du panier du cul lettré.
En revanche, cette vidéo pour laquelle j’ai déjà reçu trop de mails avec lien est peut-être un de ces objets qui tendent à confirmer la théorie assez réac de l’affaissement esthétique général. Il n’y a pas grand-chose à redire à la production visuelle du clip, résultante de l’accessibilité d’un matériel et des logiciels convenables à très bas prix. Les films pornos ont été moches si longtemps que la vulgarité n’a plus comme signe la crudité des lumières, l’épaisseur du grain ou la maladresse des cadrages. Ce qui est assez répugnant chez ce Joe Houston, c’est l’alliance du douceâtre r’n’b et de la crudité du texte et de ses intentions. Une complaisance sans nuances dans la vacuité du sexe, qui est peut-être plus inquiétante, pour la psyché de ce jeune homme et de son public, que l’abstraction du hard. La posture du hard est toujours une sorte de découpe dans le réel : l’acte lui-même et ses variantes, sans prétendre s’en écarter pour d’autres raisons que décorative. Ici, il n’y a rien de tel, mais seulement les mots du hard alors que la musique a toujours servi à médiatiser l’acte sexuel – dans le blues ou dans Je t’aime moi non plus.
C’est pourquoi la série de 33 tours Copulating Blues, parue dans les années 70-80, était si ennuyeuse, d’ailleurs : une fois qu’on avait saisi tous ces « fuck » et tous ces « cunt » enregistrés dans les années 20, on n’avait plus guère que l’impression d’un blues appauvri, appauvri par le surcroit d’explicite. Et, là, cela fonctionne pareillement. Dans ce clip, on ne voit pas de bite, mais assez de fesses, de seins, de langues et de positions pour pouvoir amplement se passer de la musique de Joe Houston. La clarté du texte et du clip sont telles que l’un comme l’autre sont inutiles. Bien fait.