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mardi 22 mai 2007

Viktor Lazlo, beau visage du Tout-Monde

Moment riche, l’autre après-midi, avec Viktor Lazlo. Son album sort dans quelques jours, mis en scène et en couleurs par David Linx. Begin the Biguine, un disque d’une beauté calme et limpide. Elle-même est brillante, d’une intelligence acérée. Dans la conversation, elle dévoile un intéressant rapport à son métier et à son image, incarne tout autre chose que la fille qui a eu un succès démentiel dans les années 80 et n’en est toujours pas revenue. Au contraire : de la maitrise, de la sérénité, une manière élégante de laisser entrevoir la complexité de ce que suscitent le succès et l’ombre.
Femme belle, donc, comme installée dans la paix et la prospérité. Un instant, pourtant, elle laisse frémir un peu la voix, vaciller les yeux : qu’on ait pu lui dire « que je n’étais pas assez noire ». Une des grimaces nouvelles du vieux masque de l’homme. Pas assez noire pour celle-ci, trop blanc pour l’autre, pas assez d’accent, pas assez roots, peut-être inauthentique... Des générations de filles qui se faisaient belles, qui se donnaient à des brutes, qui rêvaient que leur enfant aurait la peau sauvée – comme on dit là-bas –, qui essayaient d’arracher d’elles-mêmes et des leurs jusqu’au reflet de l’esclave, pour finir quelques générations plus loin, « pas assez noire ». Elle raconte son père, mulâtre martiniquais établi en Belgique qui un jour, dans la rue, se fait héler en créole : « Il a répondu en flamand ». Comprendre ce plan collectif des Antillais pour quitter une race, pour échapper au miroir d’une histoire effroyable. Pardonner ces stratégies qui érigeaient la haine de soi en valeur fondatrice. Et se faire dire que l’on n’est « pas assez noire ». L’histoire ne ricane pas, ces jours-là, elle se frappe sur les cuisses en hurlant de rire.
C’est l’histoire de Karim Kacel, le chanteur de Banlieue. 1984, la marche des beurs, Mitterrand ému, la presse énamourée pour ce fils d’ouvrier algérien nourri de Ferré. Phénomène de société, éditoriaux, débats télévisés. Et puis un jour, une nouvelle sale gueule. Pas celle qui attire le flic au coin d’un couloir de métro, pas celle qui empêche de se faire servir au bar ou d’entrer dans une boîte. Non, la pire sale gueule : l’accent parigot, pas de derbouka, même pas besoin de visa pour venir chanter au Café de la Danse. On ne lui a pas dit franchement « pas assez arabe », mais c’était presque aussi franc.
C’est l’histoire de Salif Keita et de Sosie. Disque superbe, introuvable, indispensable : il chante Serge Gainsbourg, Léo Ferré, Mort Schuman, Nino Ferrer (la meilleure version jamais enregistrée du Sud)… Personne ne veut du disque qui, après avoir trainé des mois de label en label, sortira finalement au Danemark et arrivera en France en import. Pas assez africain, sans doute.
Viktor Lazlo, elle, est un peu consolée. Elle sait ce qu’elle va chercher en Martinique lorsqu’elle y part – pas tout à fait chez elle, pas tout à fait étrangère. Elle a beaucoup parlé avec Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, et je sais quel viatique de courage, de légèreté et d’ivresse ils ont pu lui apporter. L’imprédictible, l’imprévisible, le toujours stimulant mouvement du Tout-Monde… Conversation avec elle sur la malédiction du métissage, qui nous garantit que lorsqu’on remplira les prochains trains à wagons plombés, nous serons sûrs d’y avoir une place – trop blancs, trop noirs, trop tout, trop rien… En attendant, les critiques, les directeurs artistiques et les politiques classent eux aussi – trop blancs, trop noirs, trop tout, trop rien… En attendant, beau visage du Tout-Monde, Viktor Lazlo sort dans quelques jours un disque de chanson jazz, avec un rien d’Antilles ici ou là. Peut-être « pas assez noire », évidemment. Peut-être même « pas assez blanche », non plus.

vendredi 25 janvier 2008

Viktor Lazlo, le cabaret et la sortie du cabaret

Viktor Lazlo aussi, hier soir. Le New Morning lui va bien, avec son plafond bas et son climat jazz. C’est une chanteuse de cabaret, à la fois jazz, légèrement tropicale et sobrement chanson. Il y a toujours un peu de biguine dans ses ballades, un peu de romantisme dans ses danses. C’est une femme intemporelle, aussi à l’aise dans Piaf que chez ses exacts contemporains. Le fond du répertoire est atlantique, occidental, toujours multi-référencé. Billie Holiday, Tom Waits, l’Amérique Latine, Léo Marjane, les années 80 : son affaire est toujours de belle santé même dans ses fragilités, éclatante même dans la déploration. Une manière d’embrasser d’un coup tout le spectre, à la fois comme un autoportrait de créole hors-sol et comme un œcuménisme de jazz-club.
Il y a pourtant des ruptures, qui étaient en germe dans son dernier disque, Begin the Biguine. Quand elle prend I Am So Lonesome I Could Cry de Hank Williams, avec juste la guitare électrique, on sent l’espace autour d’elle, on sent à quel point elle est capable de sculpter dans le vide – et combien c’est finalement le plus grand talent de sa voix si prompte aux confidences. Dans cette chanson, elle fait penser à cet album radieux de Petra Haden avec Bill Frisell (sorti en 2005, le disque post-rock le plus exemplairement aéré que j’aie entendu). Et elle fait suivre ça des Mots d’amour (Charles Dumont-Michel Rivgauche) sur laquelle elle fait glisser la brise de petites phrases de violon créole. Ces deux titres-là étaient à la fois le sommet et la porte de sortie de son art – somme toute assez classique – du cabaret jazz. Pour paraphraser, on dira que cela s’appelle l’envol.

mercredi 13 février 2008

Henri Salvador, André Salvador, une histoire créole

Le départ d’un doyen laisse toujours une tristesse sans doute plus sereine que de voir fauché une star de vingt-huit ans dans un accident bêta. On se dit qu’il a bien profité de sa seconde carrière, de l’adoration finale des bobos et – par anticipation – du défilé de corps constitués au pied de sa dépouille.
Il reste que la mort de Salvador semble de celles qui closent le XXe siècle – un homme qui a joué dans les années 30 avec Django Reinhardt ! Car il n’a pas appartenu à notre monde relativiste, à notre univers culturel aussi rassuré par l’âge que par la nouveauté, il a connu les combats de générations, le ringardisme et l’opprobre du succès. Il appartient à ce monde de violence symbolique et d’exclusions mutuelles auquel la postmodernité a mis fin.
Mais il appartient aussi à son univers créole, au combat compliqué d’un peuple abandonné (chez qui ai-je lu cela ?) dans le brouillard sans lanterne mais avec un bâton. J’aime qu’il ait toute sa vie porté cet accent parigot à couper au couteau, qu’il n’ait jamais vraiment réussi à parler créole comme un créolophone courant, qu’il ait subi tant de choses – Charles Trenet qui parlait de lui comme du « petit nègre », les si bonnes blagues à la télévision sur les bananes… – sans brandir le poing. On revient à ce qu’on se disait il y a quelques mois avec
Viktor Lazlo : il y a une histoire des mulâtres qui porte beaucoup de souffrances, de renoncement, de volonté, d’ambition, et qui ressemble beaucoup à la vie de Salvador. Je ne veux pas faire de sa vie et de sa carrière la métaphore, le parangon ou l’exemple de la situation d’un certain nombre de lignées dans les sociétés créoles, mais je suis convaincu que la dureté du personnage, son mélange singulier de nonchalance et d’acharnement, tout cela a quelque chose à voir avec l’histoire douloureuse de son univers natal.
Si on croise son histoire avec celle de son frère telle que racontée dans le livret de
l’intégrale Ernest Léardée publiée il y a quelques temps par Frémeaux & Associés (les activités de fantaisiste, le Québec, le sport, la France…), c’est le même climat de négociation permanente avec les lois du commerce, de tension entre ce qui est indispensable à la survie et de ce qui constitue le plaisir naturel (et que l’on appelle parfois l’identité), de quête d’une histoire qui soit souverainement individuelle et non plus strictement collective.